ELLE : Il faut que tu sortes de la
chambre, ils vont changer mes draps .
Mmm: Ok, je descends au port chercher du
tabac chez Valentin et je reviens.
ELLE : Et n'oublie pas de ramener le dernier Spirou !
(permettez que je joue avec les boutons digitaux de l'ascenseur temporel de Ponchaillou et ceux du distributeur de billets du port de Binic, dans les Côtes d'Armor où j'écris des souvenirs pas plus longs qu'un digicode...)
ELLE : Madame, il part dans combien de
jours le garçon de la chambre d'à côté ?
Blouse blanche : Tournez-vous - Levez la
tête - Vous voulez un autre oreiller ? Je reviens dans une heure...- Un conseil : ne vous
attachez pas trop à ce garçon.
A l'époque les hôpitaux regorgeaient
déjà de gamins – Je réintégrais un lit pour dix jours dans un
service que j'avais quitté et oublié depuis cinq ans - ELLE
semblait être là depuis toujours. Je débarquais dans son
monde. Rien de ce désert de confort ne lui semblait étranger, ELLE
m'intégrait. En échange, je lui offrais des bonbons et des éclats
de rires. Mais mes cadeaux n'étaient pas nécessaires. ELLE était
a-vie-de. Aucun parent ne venait lui rendre visite, les infirmières
étaient ses bonnes fées. J'étais son petit prince. ELLE était une
force de vie et de volonté sur-enfantine. Une aimante.
Pendant ces dix jours , les adultes
pouvaient bien nous piquer de la tête aux pieds, ELLE et moi étions
shootés l'un à l'autre - « toi aussi ils t'ont endormi avec
le masque, beurk, ahahah » - Je m'étais préparé à l'enfer
et découvrais le paradis. Alors, j'ai commencé à entendre des
bribes de discussions entre ma mère et les infirmières, « gilles
va bientôt rentrer chez vous, ça va être compliqué à gérer pour
ELLE, mais surtout pour lui », «pourquoi?- il pourrait revenir
la visiter ? », « non madame, ce n'est pas
possible...à long terme », « c'est sans espoir ? »...
Je crois que j'avais déjà compris
quand ma mère a eu le courage de m'expliquer. C'est elle aussi qui a
convaincu le service qu' ELLE et moi devions avoir un moment pour
nous dire ADIEU (« vous avez raison madame, il faut faire ça
bien ») - Je ne me souviens que d'un seul mot que nous avons
échangé ELLE et moi dans ce chaos : ADORE (je pense que c'est
moi qui l'ai prononcé, mais il lui ressemble davantage) - Et quels
cadeaux nous sommes-nous échangés ? Je crois que nous avons
été beaux et dignes, comme deux docteurs .
Dans le long couloir qui nous mène à
la sortie de l'hôpital, le regard de ma mère est fixé droit vers
la lumière du jour, vers la maison, où je vais retrouver mes quatre
sœurs.
Elle n'ose me regarder, sa main me sert
fort alors que je n'oppose aucune résistance, elle me dit des choses
que je n'entends pas, elle a des larmes – Je n'avais pas l'âge de comprendre
la mort mais j'en découvrais les arguments, et sa conclusion, source des torrents de larmes.
En me remémorant ce moment du départ dans le couloir, je me place
adulte parmi tous ces gens du service nous saluant en larmes,
extraordinairement immobiles, et à jamais prostrés vers ELLE.
Ado, je fais ma première déclaration
à une jeune fille gâtée par la nature. Je la raccompagne près de
chez elle et remonte un quai rennais. Une sirène de pompiers
résonne, mon cœur s'affole, panique, puis parviens enfin à
reprendre son chemin...
A un âge plus sérieux, le cœur
battait le pavé toujours plus effrontément. Seul le mot ADORE sorti
d'une bouche ravissante, résonnait comme une sirène de pompiers,
mais sans que je ne sache plus pour quelle raison.
J'ai quarante neuf ans. Et bien que
n'ayant jamais cessé d'arpenter les couloirs des hôpitaux, j'avais
fini par tout oublier d'ELLE - Ou le monde m'était devenu un grand
dispensaire familier de maladies incurables ? - Jusqu'à-ce que
ma sœur Anne et son Célio ne viennent prendre une cuite binicaise à
Pacques. « Mélenchon va gagner, c'est certain ! - Il est
quelle heure ? - cinq heure, tu veux finir le Rhum ?- Et
comment elle s'appelait ta petite copine à l’hôpital ? »
Depuis, je continue
de chercher son prénom. Et ces bribes de souvenirs me sont revenues le lendemain matin en tombant sur cette ritournelle de Prince (« Adore »),
que j'ai pourtant écouté mille fois .
Seuls les adultes ne
tiennent pas leurs promesses...
ELLE : ah enfin te revlà - T'as le spirou ?
Mmm : La mer était grise avant que la nuit
tombe - le vent soufflait en rafales à toutes les heures que je parlais à Elodie et Marie , et d'autres innombrables filles magnifiques rencontrées selon des âges définis par l'ascenseur temporel hospitalier - Puis j'ai pu
profiter d'une accalmie météo-intime pour démarrer ma vieille bourrique à
essence et remonter les pentes dépressives de la Ville Jacob binicaise et parvenir au plus vite à notre chambre avant que
les néons de notre couloir s'éteignent : touche ma peau, remonte ta couverture,
allume la veilleuse , endors toi et fais de beaux rêves - Et tiens Spirou, Le Monde Diplo et Politis -
l'Humanité , les vieux Cahiers du Cinéma, et tous les Charlot mon amour.
ELLE : mais on m'a dit que tu quittes
l'hôpital demain ?
Mmm : yep - je viendrai te dire adieu demain - mais comme toujours, je
reviendrai un jour...
Tiens tous les
Boris Vian , ouvre le châtiment de Raskolnikov et les crimes de
Céline - tiens la mère de Gorki - tiens les jardins de Verlaine ,
Rimbaud et Villon- Vit les cent ans d'Aureliano Buendia - Et envole
toi avec le moineau écarlate de Bukowski - Et Zarathoustra...
- Belle(s) insurrection(s) à toutes et tous .
- Belle(s) insurrection(s) à toutes et tous .
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