lundi 3 décembre 2018

ELLE : Il faut que tu sortes de la chambre, ils vont changer mes draps .
Mmm: Ok, je descends au port chercher du tabac chez Valentin et je reviens.
ELLE : Et n'oublie pas de ramener le dernier Spirou !

(permettez que je joue avec les boutons digitaux de l'ascenseur temporel de Ponchaillou et ceux du distributeur de billets du port  de Binic, dans les Côtes d'Armor où j'écris des souvenirs pas plus longs qu'un digicode...)

ELLE : Madame, il part dans combien de jours le garçon de la chambre d'à côté ?
Blouse blanche : Tournez-vous - Levez la tête - Vous voulez un autre oreiller ? Je reviens dans une heure...- Un conseil : ne vous attachez pas trop à ce garçon.

A l'époque les hôpitaux regorgeaient déjà de gamins – Je réintégrais un lit pour dix jours dans un service que j'avais quitté et oublié depuis cinq ans - ELLE semblait être là depuis toujours. Je débarquais dans son monde. Rien de ce désert de confort ne lui semblait étranger, ELLE m'intégrait. En échange, je lui offrais des bonbons et des éclats de rires. Mais mes cadeaux n'étaient pas nécessaires. ELLE était a-vie-de. Aucun parent ne venait lui rendre visite, les infirmières étaient ses bonnes fées. J'étais son petit prince. ELLE était une force de vie et de volonté sur-enfantine. Une aimante.

Pendant ces dix jours , les adultes pouvaient bien nous piquer de la tête aux pieds, ELLE et moi étions shootés l'un à l'autre - « toi aussi ils t'ont endormi avec le masque, beurk, ahahah » - Je m'étais préparé à l'enfer et découvrais le paradis. Alors, j'ai commencé à entendre des bribes de discussions entre ma mère et les infirmières, « gilles va bientôt rentrer chez vous, ça va être compliqué à gérer pour ELLE, mais surtout pour lui », «pourquoi?- il pourrait revenir la visiter ? », « non madame, ce n'est pas possible...à long terme », « c'est sans espoir ? »...

Je crois que j'avais déjà compris quand ma mère a eu le courage de m'expliquer. C'est elle aussi qui a convaincu le service qu' ELLE et moi devions avoir un moment pour nous dire ADIEU (« vous avez raison madame, il faut faire ça bien ») - Je ne me souviens que d'un seul mot que nous avons échangé ELLE et moi dans ce chaos : ADORE (je pense que c'est moi qui l'ai prononcé, mais il lui ressemble davantage) - Et quels cadeaux nous sommes-nous échangés ? Je crois que nous avons été beaux et dignes, comme deux docteurs .

Dans le long couloir qui nous mène à la sortie de l'hôpital, le regard de ma mère est fixé droit vers la lumière du jour, vers la maison, où je vais retrouver mes quatre sœurs.
Elle n'ose me regarder, sa main me sert fort alors que je n'oppose aucune résistance, elle me dit des choses que je n'entends pas, elle a des larmes – Je n'avais pas l'âge de comprendre la mort mais j'en découvrais les arguments, et sa conclusion, source des torrents de larmes. En me remémorant ce moment du départ dans le couloir, je me place adulte parmi tous ces gens du service nous saluant en larmes, extraordinairement immobiles, et à jamais prostrés vers ELLE.

Ado, je fais ma première déclaration à une jeune fille gâtée par la nature. Je la raccompagne près de chez elle et remonte un quai rennais. Une sirène de pompiers résonne, mon cœur s'affole, panique, puis parviens enfin à reprendre son chemin...

A un âge plus sérieux, le cœur battait le pavé toujours plus effrontément. Seul le mot ADORE sorti d'une bouche ravissante, résonnait comme une sirène de pompiers, mais sans que je ne sache plus pour quelle raison.

J'ai quarante neuf ans. Et bien que n'ayant jamais cessé d'arpenter les couloirs des hôpitaux, j'avais fini par tout oublier d'ELLE - Ou le monde m'était devenu un grand dispensaire familier de maladies incurables ? - Jusqu'à-ce que ma sœur Anne et son Célio ne viennent prendre une cuite binicaise à Pacques. « Mélenchon va gagner, c'est certain ! - Il est quelle heure ? - cinq heure, tu veux finir le Rhum ?- Et comment elle s'appelait ta petite copine à l’hôpital ? »
Depuis, je continue de chercher son prénom. Et ces bribes de souvenirs me sont revenues le lendemain matin en tombant sur cette ritournelle de Prince (« Adore »), que j'ai pourtant écouté mille fois .
Seuls les adultes ne tiennent pas leurs promesses...

ELLE : ah enfin te revlà - T'as le spirou ?

Mmm : La mer était grise avant  que la nuit tombe - le vent soufflait en rafales à toutes les heures que je parlais à Elodie et Marie , et d'autres innombrables filles magnifiques  rencontrées selon des âges définis par l'ascenseur temporel hospitalier  - Puis j'ai pu profiter d'une accalmie météo-intime pour démarrer ma vieille bourrique à essence et remonter les pentes dépressives de la Ville Jacob binicaise et parvenir au plus vite à notre chambre avant que les néons de notre couloir s'éteignent : touche ma peau, remonte ta couverture, allume la veilleuse , endors toi et fais de beaux rêves - Et tiens Spirou, Le Monde Diplo et Politis - l'Humanité , les vieux Cahiers du Cinéma, et tous les Charlot mon amour.

ELLE : mais on m'a dit que tu quittes l'hôpital demain ? 

Mmm : yep - je viendrai te dire adieu demain - mais comme toujours, je reviendrai un jour...

Tiens tous les Boris Vian , ouvre le châtiment de Raskolnikov et les crimes de Céline - tiens la mère de Gorki - tiens les jardins de Verlaine , Rimbaud et Villon- Vit les cent ans d'Aureliano Buendia - Et envole toi avec le moineau écarlate de Bukowski - Et Zarathoustra...

- Belle(s) insurrection(s) à toutes et tous .


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