dimanche 25 novembre 2018

    Comment s'est passée la journée ? T'as pas eu mal ?
    Non maman, les infirmières sont venues laver la sonde.
    T'as eu des visites ?
    Oui tonton et tata sont venus, ils m'ont offerts ça...
    On vous offre plein de cadeaux à l’hôpital – j'ai complètement oublié lesquels j'ai reçu – En vrai, il n'y a qu'un seul cadeau qui vaille à l'hôpital : la main de l'infirmière qui vient soulager ta douleur quand elle devient insupportable.
    Tu sais quelle infirmière sera là cette nuit ?
    Non maman, t'inquiètes...
    Les infirmières sont des anges. La journée elles sont nombreuses à venir te choyer, rigolent avec les aides soignantes débordantes de rabs de riz au lait. Leur ronde est un défilé de prêt à porter toutes les formes que la nature a créé sous l'uniforme de l'ange blanc.
    Mais la nuit, quand tout le monde est parti, que les visiteurs ont déposé leurs cadeaux polis et sont rentrés dans leurs logis télévisuels, ne reste alors plus qu'une seule infirmière pour éteindre les lumières de ta chambre et celles de toutes les autres chambres du couloir.
    Le monde peut vite basculer - Le blanc devenir noir - l'ange se transformer en démon.
    Elles étaient deux à se partager les gardes de nuits. Une d'elle usurpait la magnificence de l'uniforme, pour déployer ses ailes noires sur tout l'étage - Impossible de connaître le planning. Chaque soir était comme une roulette russe.
    Était-ce son ADN , ou mes yeux bridés qui la dérangeaient ? Dès la première nuit, nous étions devenus deux animaux en chasse : moi pour ma survie, elle pour sa toute puissance nocturne.
    Tu as vu l'infirmière, c'est la-quelle ce soir ? 
    Ma mère avait tenté d'obtenir le planning au-près de la chef de service, qui le lui refusa. Elle a cependant remporté le droit de pouvoir dormir dans ma chambre.
    Mais cet acte de rébellion de ma mère décupla la furie de notre démon travesti.
    C'est un monde de s'endormir.
    Toi tu mets ton pyjama capitaliste , ton bonnet de nuit doré - Tires la couverture à toi et comptes les parachutes colorés . Tu sèmes le ronflement, tu récolteras la colère.
    C'est un monde de s'endormir.
    Comment a-t-ELLE suffoqué ? Restait-il au moins un lit dans l'hôpital délabré ? Restait-il une fleur à cueillir dans une prairie sauvage, ou à voler aux groins des cochons repus dans les champs agroalimentaires bretons ?
    C'est un monde de s'endormir.
    Faites de beaux rêves les enfants chrétiens - « Ce n'est qu'un au revoir » – L'halleuia chanté chaque année à des jeunes orphelines qui visitent la tombe de leur mère . Les nuits de novembre, le père-noel ronfle.
    C'est un monde de s'endormir.
    Mon cousin Alain écrivait, dessinait, chantait, pianotait et guitarait,  jouissant brillamment contre toutes les maltraitances de son enfance – Il s'est assoupi pour de bon en s'enivrant de gnôle, fruitée de toute son intelligence .
    C'est un monde de s'endormir.
    Sur la table de sa dernière nuit, mon oncle Lucien a écrit ce mot à l'adresse de son ultime chirurgien à l'hôpital de Brest : « Assassin » ... - Bientôt nous ne saurons plus écrire.
    C'est un monde de s'endormir.
    Un câlin – une bise – une main sur le front – une pèle – une accolade - une caresse - des lèvres outrageusement scotchées à l'aréole puissante ?...- L'autour du coup est devenu bourgeois. C'est la dèche, il faut rembourser la dette qui ronfle - Ma mère et ELLE sont parties sans revenus.
    C'est un monde de s'endormir.
    J'ai les draps trempés de suées toutes les nuits – Gamin, ma sœur m'a sauvé de la noyade dans un puits - Je me suis raccroché à la tôle qui servait de portière à une deux chevaux à l'agonie de mon père pendant que les pointes de mes chaussures raclaient le bitume à un âge où les gags de Charlot et Buster Keaton m'étaient inconnus.
    C'est un monde de s'endormir.
    Plus tard dans la nuit , la sœur qui m'a sauvé du puits a pris des cachets – L'Afrique l'a sauvée. Tous mes neveux sont métissés – Il est minuit... C'est un monde de s'éveiller !

    Jours et nuits, ma sonde ne cessait de se boucher et me faisait jongler. Mon urée contenait des caillots de sang qui s'amoncelaient dans le tuyau – La vessie obstruée se gonflait et la douleur qu'elle déclenchait n'était qu'une alarme d'auto-défense créée par la nature bienveillante permettant à toute intelligence alentour qui s'occupait de mon corps d'empêcher que l'anomalie ne finisse par affecter mes reins nécessaires à ma survie.... C'est à peu près en ces termes que ma mère m'expliquait pourquoi on ne pouvait me donner le calmant que je réclamais en découvrant la première fois la douleur monstre m'envahir.
    Je venais de recevoir un cour magistral de philosophie par ma plus belle professeure de sciences. - De la douleur salvatrice de l'être vivant et du corps social défaillant.
    J'avais sept ans et découvrais hardiment que la pire des douleurs est celle infligée par le corps social. D'autres douleurs terrifiantes m'avaient parcourues l'abdomen avant que les médecins produisent leur diagnostique et m'envoient dans cet hôpital pour me guérir. Le Dr Bois-sel , le magicien généraliste que ma mère avait trouvé sur les quais rennais, m'avait appris à m’allonger sur le ventre en y intercalant un traversin pour exercer une pression apaisante – Il avait appris à ma mère comment calmer mes tourments par une voix douce et monocorde, et en posant une main sereine sur mon front bouillant.
    Mais à Ponchaillou, nous avions beau essayer de positionner le tuyau de caoutchouc dans tous les sens, mon salut ne pouvait venir que d'un simple lavage de la sonde bouchée par les mains stérilisées d'une infirmière compétente – Par conséquent, la douleur croissait d'insupportable en interminable pendant que nous apercevions le démon déguisé passer dédaigneusement devant ma porte.

    Ça va, tu n'as pas mal ?
    Mmm... Non maman - t'as vu comme elle est laide, on dirait tata – Ah ah ah.
    Ma mère a vite fini par découvrir le stratagème enfantin que je m'étais créé en l'absence du bon Dr Bois-sel. Plus la douleur m'alertait, plus je divertissais ma mère pour retarder le moment où elle allait devoir affronter l'ogre - combattre ses griffes d'ignorance, ses stratagèmes d'évitements - Je blaguais de derechef , et ma mère se transformait en furie déboulant dans le couloir à la recherche du démon tapis dans l'ombre occupé à faire briller son chariot.
    Elle a dit qu'elle allait venir, comment tu te sens ?
    Mmm...je crois qu'en fait, elle ressemble au trou du cul de tata...- Ah ah ah.
    Son énergie à retourner au front pour raisonner la folle et obtenir du capot une once d'humanité, me donnait le courage de dompter la douleur en pensant à une nouvelle blague, au cas où la salope ne viendrait toujours pas – Et de continuer sans cesse à branler ma sonde.
    Ma mère et moi avions fini par nous transformer en une armée de l'ombre luttant jusqu'à ce que le jour revienne avec sa cavalerie d'anges dévoués.
    Le combat n'a finalement duré que cinq ou six nuits (?), avant qu'un docteur des forces ennemies n'ôte d'un geste dédaigneux ce foutu tuyau de ma bite, et que ma mère puisse enfin nous extirper de ce cauchemar pour rejoindre notre logis télévisuel - S'ils n'étaient pas tous susceptibles d'être des démons, il fallait quand-même bien que pour réaliser son œuvre tortionnaire, le trou du cul de ma tata frisée ai pu bénéficier de quelques complaisances de la part d’honorables blouses blanches immaculées.
Le pansement colle encore - Dans l’entre-bâillement de la porte du salon, mes frangines et moi essayons de voir les images télévisées du premier épisode de la série Holocauste. Nous obtiendrons l'autorisation de nous installer dans le canapé pour regarder le deuxième épisode qu'après une longue mise en garde pédagogique de ma mère autour de la table à manger.

https://www.facebook.com/osonscauser/videos/289558331677442/

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